vendredi 24 février 2012

Ils quittent un a un le pays ...


Au fur et a mesure que je  redécouvre et que je vous partage  ce qui a fait notre vie sur le plateau ardéchois dans les années 60-80 …vous pourriez  penser que pour ces paysans, l’attachement à  leurs terres, à leur mode de vie était inconditionnel … ou plutôt inéluctable …que finalement, la vie était belle, avec cette coloration rustique, authentique et naturelle …


En fait, pour mes parents qui sont nés et qui on grandi sur ce plateau ardéchois rugueux  et austère, il y avait toujours le rêve de vivre ailleurs…si bien qu’ils ont passé leur vie  avec l’intention de partir … partir pour une ferme dans un région au climat plus clément ou  partir pour quitter ce monde paysan ou le travail n’avait pas de fin pour un monde ou le travail avait des limites (c’était alors le monde ouvrier)


Quelques voyages  au-delà de ces terres, la venue des premiers touristes, la visite des cousins de la ville qui étaient ouvriers ou fonctionnaires nous faisaient miroiter une vie ailleurs plus facile , plus riante, plus colorée …et ce n’était pas une illusion car la vie était vraiment plus facile ailleurs …Le point le plus noir de cette vie de paysan sur le plateau ardéchois était le climat qui rendait le quotidien difficile surtout en hiver et qui ne permettait pas une productivité agricole suffisante pour avoir un niveau de vie en phase avec, ne serait ce que la classe ouvrière de l’époque … 


D’ailleurs, l’état et l’Europe  ayant pris conscience de ces problèmes, développèrent  une politique dite « politique de la montagne »  dont la  finalité était de permettre aux populations locales de vivre mieux au pays.  Cela s’est concrétisé notamment par une agriculture subventionnée   pour compenser les handicaps naturels. Pour justifier de telles aides, on expliquait aux paysans qu’ils n’étaient pas seulement des paysans mais  des jardiniers d’un espace naturel à la disposition de tous ... Et en quelque sorte, ils recevaient une rémunération complémentaire pour cela… Cependant, allez expliquer à un paysan qui travaille avec sa femme plus de 12 h par jour, sans vacances, sans weekends,  que son travail  à lui-seul ne suffit pas à faire vivre sa famille … que finalement, avec le temps, sans ces aides, son exploitation n’est plus viable …


Pour mes parents  la peur de l’inconnu,  la crainte de ne pas s’en sortir financièrement ont eu raison de leurs rêves. Je dois avouer qu’en tant qu’enfants, ils nous avaient communiqué cette crainte si bien que je n’imaginais pas leur vie ailleurs …je me souviens encore avec quel soulagement j’apprenais qu’ils renonçaient à tel ou tel projet pour continuer leur vie à la ferme.
Cependant, nous les enfants nous étions la nouvelle génération et il était clair dans la tête de mes parents que notre vie ne serait pas à la ferme. Mon père avait bien intégré que l’école était la voie  par excellence pour une vie meilleure et il n’eut pas de mal pour nous en convaincre.
Aucune politique agricole d’aide des zones défavorisées, aucun paysage si beau soit-il n’ont pu enrayer la désertification inexorable du plateau ardéchois  …

Il n’est pas d' évocation plus "romantique" de cet exode rural, que cette magnifique chanson de jean Ferrat ...cependant, je ne suis pas sure qu'au fond de son cœur, un paysan ait pu écrire de telles paroles ...On reconnait bien l'urbain qui a adopté une terre sans en adopter ses travers  (avec tout le respect que je porte à  Monsieur Ferrat ). Mais est ce qu'on demande a une chanson de nous dire toute la vérité, n'existe-t-elle pas aussi pour nous faire  rêver !


                         LA MONTAGNE
                  « Ils quittent un à un le pays
                  Pour s’en aller gagner leur vie
                  Loin de la terre où ils sont nés
                  Depuis longtemps ils en rêvaient
                  De la ville et de ses secrets
                  Du formica et du ciné
                  Les vieux ça n’était pas original
                  Quand ils s’essuyaient machinal
                  D’un revers de manche les lèvres
                 Mais ils savaient tous à propos
                 Tuer la caille ou le perdreau
                 Et manger la tomme de chèvre
 
                 Pourtant que la montagne est belle
                 Comment peut-on s’imaginer
                 En voyant un vol d’hirondelles
                 Que l’automne vient d’arriver?
                               ….
                Deux chèvres et puis quelques moutons
                Une année bonne et l’autre non
                Et sans vacances et sans sorties
                Les filles veulent aller au bal
                Il n’y a rien de plus normal
                Que de vouloir vivre sa vie
                Leur vie ils seront flics ou fonctionnaires
                De quoi attendre sans s’en faire
                Que l’heure de la retraite sonne
                Il faut savoir ce que l’on aime
                Et rentrer dans son H.L.M.
                Manger du poulet aux hormones »






Nb : Évolution démographique de la population du Béage 
 La commune du Béage s'étend sur 32,8 km² et compte 318 habitants depuis le dernier recensement de la population datant de 2006, ce qui fait une densité de 9,7 habitants par km².

1847
1863
1883
1891
1916
1929
1962
1968
1971
1975
1982
1990
1999
2006
1731
1743
1602
1512
1400
1302
609
640
651
531
436
352
337
318




jeudi 16 février 2012

Quelques vaches et un peu de lait


« Quelques vaches et un peu de lait
….. Une année bonne et l’autre non …  Et sans vacances et sans sorties… »


Mon père en train de traire la vache
Chaque jour que Dieu faisait, matin et soir, mes parents trayaient les vaches …on stockait le lait dans des bidons qu’ on laissait tremper dans un bassin  au fond de l’étable …ou coulait la source d’eau … c’était la technique de réfrigération…Périodiquement, le laitier venait ramasser le lait pour le livrer à une coopérative …On connaissait son heure de passage aussi on mettait les bidons au bord de la route un peu avant sa venue…Il y avait certainement beaucoup à redire sur l’hygiène et le respect de la chaine du froid …mais je n’ai pas souvenir d’intoxication alimentaire ..Cependant, plus tard, les paysans qui vendaient du lait durent acheter un tank à lait (cuve  réfrigérante) pour conserver le lait en attendant le passage du laitier.


Mon père qui vient de vider son  seau de lait dans le bidon

Les vaches ne produisent pas la même quantité de lait toute l’année. A partir du vêlage, la vache va produire de plus en plus de lait jusqu’au pic de lactation (3 mois environ après le vêlage). Ensuite, la production diminue progressivement jusqu’au tarissement…Mais comme chaque vache n’a pas exactement le même cycle, on avait du lait toute l’année. Les vêlages avaient lieu en hiver, c’était donc la période creuse pour la production de lait …ce qui tombait bien car en hiver le laitier, à cause de la neige, passait quand c’était possible, c'est-à-dire quand la route était ouverte.


Un autre source de revenu agricole était la vente des bovins (petits veaux, génisses, bœufs, vaches de réforme ( c'est-à-dire en fin de carrière !). Cette vente pouvait se faire  de deux  manières … soit c’était une transaction à la ferme, soit lors de grandes foires…

Le paysan pouvait informer  le marchand de bestiaux du village qu’il avait une bête a vendre… alors le maquignon (1) venait à la ferme voir l’animal …Commençait alors une étrange pièce de théâtre …ou tour a tour l’un valorisait  la bête et l’autre lui trouvait bien des défauts …chacun voulant maximiser son profit …. Quand un accord sur le prix avait été trouvé, on se tapait dans la main pour matérialiser la vente. On appeler cela « faire la pache (2) »

Sur le champs de foire

Le paysan pouvait aussi vendre ses bestiaux dans les différentes foires des villages de la région. A la fin de l’été par exemple, il y avait la traditionnelle foire du 21 aout aux Estables ( Haute-Loire). Si mon père avait un animal à vendre, il partait très tôt le matin, tirant l’animal par la corde,  à  pied, pour se rendre aux Estables ( environ 8 km ) . Il m’est arrivé enfant de l’accompagner, avec un bâton,  pour taper l’animal afin de le faire avancer. Vous imaginez bien les réticences que pouvait avoir le bovin pour cette promenade matinale ! 

La foire des Estables
Ces foires n’étaient pas que des foires à bestiaux ou se rencontraient les paysans, les maquignons  et les bouchers. Elles offraient aussi l’opportunité d’acheter des vêtements ou de la quincaillerie aux forains venus pour l'occasion.



(1)   Le maquignon était l’acheteur…et derrière ce mot, on a l’image d’un commerçant aux valeurs morales plus ou moins douteuses.. . qui utilisait la ruse et le mensonge pour parvenir à ses fins 
(2)   En occitan, "faire la pache" (Pâcho (prononcer "patche") : pacte, marché,. Aven fa pâcho : nous avons conclu un marché), c'est conclure le marché. Cette conclusion est matérialisée par le geste de se frapper dans la main. Le marché est scellé. Bien qu'oral, il engage la parole des deux parties.